Un peu d’histoire

Communication au XXXVIème Congrès Mondial du Vin à Bucarest 2-7 juin 2013

LE CEPAGE POUR PATRIMOINE. CARACTERISATION ET VALORISATION D’UN CLONE MEDIEVAL DE PINOT NOIR : LE BERLIGOU

Alain  Poulard 1

Institut Français de la Vigne et du Vin,  Pôle Val de Loire – Centre. Unité de Nantes  Château de la Frémoire 44120 VertouFrance

alain.poulard@vignevin.com 

  Marcel Jussiaume2

Le Groupe des 12 , Mairie de La Haie Fouassière.  44690 La Haie Fouassière. France domainedeguerande@wanadoo.fr 

Philippe Clément3

Association Le Berligou, Mairie de Couëron. 44220 Couëron France.assocleberligou@hotmail.fr 

Joël Forgeau4 .

 Syndicat de Défense de l’Appellation Muscadet. Château de la Frémoire. 44120 Vertou. France.sdaoc.joel.forgeau@orange.fr 

RESUME

En 1460 le clos du Berligou, situé à Couëron près de Nantes  est planté avec du Pinot noir. Les premiers ceps sont alors donnés par Charles le Téméraire à François II duc de Bretagne. Ce cépage acquiert une grande réputation à la suite des visites d’Henri IV, puis de Louis XIV. Son développement est contenu de l’ouest de Nantes jusqu’à la partie littorale du vignoble guérandais. A partir du XIXème siècle, le mildiou, l’oïdium et plus tard le phylloxera parachèvent son déclin. Retrouvé en 1930, son sauvetage prend fin lorsqu’il  intègre le conservatoire de cépages du Musée du Vignoble Nantais en 1993. Les analyses génétiques des bois soulignent bien son originalité au sein de la famille des Pinot N et les tests de dépistage de virus, révèlent  une homogénéité surprenante de son l’état sanitaire. En 2005, le Pinot N Berligou est introduit dans la collection de l’IFV et des démarches sont engagées en vue d’une certification. Le développement de ce cépage actuellement  en cours est encadré par un cahier des charges contraignant sur le créneau d’un produit de niche. 

SUMMARY   

In 1460, the Berligou was planted with Pinot noir in Couëron near Nantes. The first vines were then bequeathed by Charles the Bold, to François II, duke of Brittany. This grape acquired its reputation following Henri IV and through Louis XIV’s regular visits. Geographically, it spanned from the West of Nantes to the coastal vineyards of Guérande. But the mildew and phylloxera accelerated its decline in the nineteenth century. The Berligou was rediscovered in 1930 near Nantes. Its rediscovery was made official when it integrated the academy of grapes in the Vineyard Museum of Nantes in 1993. The genetic analyses of the woods suggest that the vine’s profile corresponds to Pinot N. Virus tests reveal a remarkable homogeneity of Pinot N Berligou.  It was integrated into the IFV’s collection in 2005 and the SDAOC approached the CPOV to obtain a certification ; the selection of a clone led to the installation of two plots for testing technological upgrading. The SDAOC will oversee the vine’s ongoing development with specifications that are relevant to such a niche product. 

INTRODUCTION

   Le Pinot noir  est l’un des vestiges les plus anciens de la viticulture régionale. Présent au XIIIème siècle autour de Nantes, ce cépage attire vite l’attention des Ducs de Bretagne. Ainsi, Jean V (1389-1442), influencé par son tuteur le duc de Bourgogne Philippe le Hardi,  s’intéresse de près à la vigne. Armel de Wismes (2006), historien nantais affirme que c’est un viticulteur passionné qui s’occupe lui-même de ses clos situés près du manoir de la Touche à Nantes ; il contribue largement à la diffusion du Pinot, notamment à proximité de la cité. A la fin du XIVème siècle, le vignoble prend son extension dans tout le Comté nantais avec le bail à complant. A  cette époque on recommande aux vignerons pour la parfaite façon des clos plantés en rouge de Bourgogne, de choisir les terrains les plus caillouteux, de ne pas retirer les cailloux,  et même de remettre dans les planches  tous ceux que l’on avait à portée des clos  (De Camiran, 1935).Ce soin apporté à la culture de la vigne est un élément important qui montre qu’à cette époque la recherche de la qualité du raisin est déjà une préoccupation importante (Poulard, 1982).

   La tradition veut que ce soit vers 1460 que le clos du Berligou, situé dans le fief de Beaulieu est planté. Les premiers ceps sont donnés par le duc de Bourgogne Charles le Téméraire à son cousin François II duc de Bretagne, tous deux alliés dans une guerre contre le roi de France Louis XI. Galet (1962) ampélographe montpelliérain de réputation mondiale écrit dans sa monographie sur les cépages de France : Le Berligou fut réintroduit dans le domaine ducal de Couëron où il donnait un vin rouge excellent dont  Les Ducs de Bretagne faisaient  grand cas et l’envoyaient fréquemment à leurs connaissances comme présent. Un aveu de 1580 rend compte de l’importance des clos plantés dont le bourg en est tout entouré ; le potentiel viticole est alors évalué à 150 hectares, constitué en majorité de vignes rouges (Spal, 1866). Ce cépage acquiert une grande réputation à la suite des visites d’Henri IV (1598), lors de la signature de l’Edit de Nantes, puis plus tard celle de Louis XIV (1661) à l’abbaye de l’Ermitage. Son développement paraît géographiquement contenu à l’ouest de la cité nantaise jusqu’à la partie littorale du vignoble nantais, notamment à Pornichet où il est vinifié en blanc (Villais et etc. 1986). Cependant,  fait anachronique, il est souvent consommé loin de son lieu de production à Paris, Strasbourg… où il jouit d’une excellente renommée. À la suite d’un courrier adressé le 25 brumaire de l’an xiii par Champigny, ministre de l’Intérieur de Napoléon, les maires des régions viticoles françaises sont invités à adresser des échantillons à la pépinière du Luxembourg pour constituer la Collection générale des plants de vigne des divers départements de l’Empire français(Andouard, 1889). En expédiant les boutures de vigne de Berligou au préfet, le maire de Couëron, Vallin, signale que sa récolte se faisait dans les années prime le 10 vendémiaire (septembre); dans celles ordinaires le 20 et même le 30 du même mois (Pacqueteau 1863). En 1825, ce vignoble comporte 365 ha de vignes surtout à raisins rouges. En 1895, le phylloxera  en détruit une grande partie et c’est vraisemblablement à cette époque que les plantations de Berligou disparaissent (Fontaine, 1906). En  1914, 19 ha de vignes sont seulement répertoriés sur la commune ; le cadastre viticole de l’Institut des Vins de Consommation Courante (IVCC) recense 864 exploitations viticoles pour une superficie de 232 ha en 1957. Les statistiques restent muettes quant à la présence de Pinot noir. Vers 1930, le Comte Jean de Camiran, vigneron-pépiniériste dans le Sèvre et Maine entreprend de multiplier quelques pieds de Berligou qu’il a retrouvé à Couëron. Ayant fourni en 1934 des plants de vignes de moindre qualité à l’un de ses clients il propose, en guise de compensation, de lui confier quelques pieds de Berligou. Ces plants sont mis en terre à Saint Fiacre en 1935, et quelques arpents supplémentaires sont plantés en 1946. Ces souches, remarquablement bien entretenues, subsistent encore aujourd’hui alors que les 600 plants initialement détenus par M. de Camiran disparaissent après arrachage. Selon Jean-Pierre Kerneis (1962), le vin rouge produit ne répondait pas à ses espérances. Plus tard, vers 1993, quelques greffons sont  prélevés  à Saint Fiacre puis installés dans l’actuel conservatoire de cépages anciens au Musée du vignoble du Pallet.

MATERIEL ET METHODES

   En 2004, un groupe de travail composé de professionnels (Groupe des 12) et de  l’Institut Français de la Vigne et du Vin s’interroge sur la classification ampélographique de ce cépage classiquement présenté comme un Pinot noir (Poulard, Jussiaume, 2012). Des prélèvements de bois opérés en cours d’hiver sur le cep n° 5 de la collection du musée du Pallet sont alors confiés aux services de l’établissement national technique pour l’amélioration de la viticulture (ENTAV) pour identification. Les résultats des analyses génétiques effectuées à l’aide de 9 loci micro-satellites attirent l’attention des biologistes : le profil génétique obtenu correspond globalement à celui de la variété Pinot N, mais pour un marqueur moléculaire, on peut observer une variation qu’on ne retrouve pas chez les autres clones. Le Berligou  devient ainsi ainsi un membre inédit de cette grande famille des Pinot qui compte déjà plusieurs centaines de lignées.  Des tests de dépistage Elisa sont ensuite mis en oeuvre pour révéler la présence des  principaux virus (Court- noué, Marbrure, Enroulement et Canelure) à partir des 17 pieds de Pinot N Berligou conservés. Les résultats obtenus sont surprenants : 14 des 17 pieds testés sont complètement indemnes de virus, seuls trois  plants sont altérés l’un par le Court noué, le second par la Marbrure et le dernier par l’Enroulement. Ces tests virologiques montrent une très bonne homogénéité de l’état sanitaire du cépage, preuve s’il en est que ses conditions d’adaptation et sa fusion aux terroirs nantais s’est réalisée pleinement à travers les siècles.

RESULTATS ET DISCUSSION

   L’importance de ces données techniques n’échappe pas à l’ENTAV qui, en 2005, introduit le Berligou dans sa collection du domaine de l’Espiguette. Ce cépage est donc répertorié sous la dénomination Pinot N Berligou sous les n° 960, 961 et 962. Dans le but de protéger ce cépage tout à fait original, le SDAOC Muscadet entame alors des démarches conjointes auprès du comité de protection des espèces végétales (CPOV) en vue d’une certification (COV), ainsi qu’une demande d’inscription au catalogue du Comité Technique Permanent des Sélections (CTPS). Un dépôt de la marque Berligou auprès de l’Institut National de la Propriété Industrielle (INPI) permet le verrouillage complet du dispositif dans l’optique d’une  possible valorisation du produit.

   Sur le plan technique, des observations concernant les aspects  ampélographiques (relevés phénologiques) sont réalisées à partir de  la parcelle de Saint Fiacre où sont présents les plus anciens géniteurs. En 2007, une vinification réalisée pour la cinquième année consécutive est réalisée, mais cette fois sur un volume de 2 hl. Le vin produit par ce cépage est marqué par des notes fruitées très intenses qui le situent entre le Gamay et le Pinot noir.

En 2008, une parcelle de multiplication d’une superficie de 10 ares destinée à la production de matériel standard est plantée sur la butte de la Roche dans la région viticole du Sèvre et Maine  avec un objectif annuel de 40.000 yeux (Poulard et etc. 2011). Une Association couëronnaise projette de réimplanter en 2010 dans l’ancien domaine des ducs de Bretagne près de 400 pieds de Pinot N Berligou . L’évènement programmé en juin donne lieu à une grande fête médiévale populaire. En 2011, l’IFV et le G12 entament des démarches auprès du CTPS pour la sélection d’un clone de Pinot N Berligou. A partir de matériel végétal fourni par l’IFV (Domaine de l’Espiguette), deux parcelles expérimentales sont plantées aux fins d’essais de Valorisation Technologique (VATE) sur les communes du Landreau et de Corcoué sur Logne (Poulard, Grondin 2011) ; des essais de vinification prévus de 2013 à 2017 valideront le choix définitif du futur clone de Pinot N Berligou distribué auprès de la profession. Plusieurs hectares de Pinot N Berligou sont déjà plantés depuis 2011 et l’engouement de la profession pour ce cépage « miraculé » est de bon augure pour une possible diversification de la viticulture nantaise.  D’ores et déjà, sous le contrôle du SDAOC, le Groupe des 12 a défini un cahier des charges fixant  notamment des normes strictes en termes d’ aire délimitée de plantation (Appellation régionale Muscadet), de densité minimale de plantation (4.000 pieds/ha), de rendement (55 hl/ha en rouge), ainsi que de normes analytiques avant embouteillage.

CONCLUSION

Le travail de redécouverte de ce vieux cépage médiéval déjà réalisé constitue une première étape nécessaire pour poursuivre les investigations et progresser dans la connaissance de ses comportements aussi bien sur le plan viticole qu’œnologique. On peut raisonnablement penser que le développement raisonné du Pinot N Berligou, variété de vigne à forte notoriété historique, constituera pour l’avenir un atout déterminant dans les perspectives de diversification possible des produits vinicoles de la région nantaise. L’engagement de la profession viticole à hâter sa réintroduction en paraît un des meilleurs gages.

Bibliographie

Andouard A, 1889. Rapport annuel sur la situation du vignoble de la Loire-Inférieure, Bulletin de la station agronomique de Loire-Inférieure, 1887-1896.

De Camiran J, 1935.  Au lendemain du Congrès de Clisson . LOuest Eclair, 14147, p. 4.

De Wismes A, 2006. Communication personnelle.

Fontaine A, 1906. Le vignoble nantais, l’ancien et le nouveau vignoble , Revue de viticulture, t. 26, n° 679, p. 685-689.

Galet P, 1962. Cépages et vignobles de France, Le Paysan du midi Montpellier, 4 vol., 1956-1964, t. iii, p. 2029.

Kerneis J.P, 1962. Henri iv et l’ancien vignoble du comté de Bretagne », Cahiers de l’Académie de Bretagne,  p. 58.                                                                                                                   

 Pacqueteau F, 1863. Annales et résumés des travaux du 19 décembre 1858 au 2 décembre 1861, Société nantaise d’horticulture, 2ème série, 6,  p. 68.

Poulard A, 1982. Lorsque le Duc de Bretagne vendangeait. La Tribune, 28, p.23.

Poulard A, Jussiaume M, Suteau R, Corre-Gautelier F, Forgeau J, 2011. Renaissance d’une lignée médiévale de Pinot noir en Pays Nantais, Le Berligou.  W.A.C. International conference. Beaune, 24-26 mars. 

Poulard A, Grondin V, 2011. Mise en place de deux parcelles expérimentales aux fins de tests VATE pour l’inscription  du Melon R au  catalogue du CTPS et la sélection d’un clone de Pinot noir Berligou . Compte-rendu FranceAgrimer, 16 p.

Poulard A, Jussiaume M, 2012. La redécouverte du cépage des Ducs de Bretagne, le Berligou ou plant de Jean V. Les Journées Pontus de Tyard : Biodiversité et patrimoine.  9 juin 2012. Bissy sur Fley.                                                                                                                                          

Spal  J, 1866. Notes historiques sur la commune de Couëron, Canton de Saint-Étienne-de-Montluc, réimp., Res Universis

Villais G.. 1986. La vigne au Pays de Guérande, Bulletin de l’association préhistorique et historique de la région nazairienne, 26 p.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :